
C’est un soulagement de voir qu’une désescalade s’amorce à Douala 1er, tant le projet de création d’une chefferie de 3e degré à « Grand Moulin » — perçu comme un morcellement du canton Deido et une menace sur l’identité foncière autochtone — ravivait des blessures encore ombrées par le drame de Dikolo.
Cependant, pour que cette issue favorable ne soit pas un simple sursis, il faut transformer la réaction de crise en une gouvernance foncière et coutumière structurée.
1. Acter définitivement la décision : Sécuriser sur le plan juridique et administratif.
Pour éviter tout retour en arrière ou toute réinterprétation future par l’autorité administrative, l’accord ou le recul du sous-préfet doit être verrouillé juridiquement :
L’annulation formelle des actes administratifs. Le « communiqué-radio-presse » ou l’acte officiel initiant les consultations pour la création de cette chefferie doit faire l’objet d’un acte officiel d’annulation ou d’abrogation par le sous-préfet lui-même, ou par une décision hiérarchique (Préfet du Wouri ou Ministre de l’Administration Territoriale). Les paroles s’envolent, seuls les actes administratifs contraires s’imposent. La clarification des limites et du statut de Grand Moulin : Les autorités traditionnelles de Deido (notamment la chefferie de Bonateki, historiquement légitime sur cette zone) doivent faire consigner par procès-verbal d’homologation que la zone dite « Grand Moulin » est une composante intégrale et non détachable de leur territoire coutumier, ne pouvant faire l’objet d’une érection en chefferie autonome.
L’archivage et la notification officielle : Cet acte de règlement du conflit doit être notifié avec accusé de réception à la communauté Sawa (le Ngondo, les chefs de cantons), au Préfet, au Gouverneur et au MINAT, garantissant une traçabilité qui fera jurisprudence en cas de futures velléités.
2. Mobiliser les chefs Sawa :
Passer de la réaction à la vigilance proactiveLe traumatisme de Dikolo a montré les limites de la gestion de crise à posteriori. Pour anticiper les litiges et protéger le patrimoine foncier, les chefs traditionnels doivent endosser un rôle de gestionnaires stratèges.
Créer un « Cadastre Coutumier Numérique « . L’ignorance ou le flou sur les limites territoriales est le terreau des spoliations. Les chefs Sawa, sous l’égide du Ngondo, gagneraient à cartographier de manière moderne et infalsifiable (grâce au GPS et à des outils de géoréférencement) l’intégralité du patrimoine foncier coutumier. Savoir exactement ce qui appartient au domaine coutumier permet de détecter la moindre anomalie administrative (demande de titre foncier suspecte, projet d’expropriation) dès les premières étapes.
Instituer une Cellule de Veille Foncière et JuridiqueLes chefs traditionnels ne peuvent pas être des experts en droit foncier moderne. Il est crucial de structurer, auprès des chefferies et du Ngondo, un comité d’experts bénévoles ou contractuels (avocats, géomètres, notaires, urbanistes issus de la communauté Sawa).
Leur rôle :
Éplucher chaque semaine le Journal Officiel et les affichages des délégations du Cadastre et des Domaines pour repérer les procédures d’immatriculation ou de concession en cours sur les terres ancestrales avant qu’elles ne deviennent définitives.

Activer l’obligation de consultation préalableLes chefs doivent exiger l’application stricte du décret de 1977 sur l’organisation des chefferies traditionnelles et des lois foncières, qui imposent la consultation des communautés autochtones. Aucun projet d’aménagement, aucune vente de grande envergure, aucune modification du statut territorial ne doit se faire sans qu’un conseil des notables n’ait siégé au préalable.
Éduquer et encadrer les populations locales.
L’anticipation passe aussi par la base. Les chefs doivent sensibiliser les familles Sawa contre la tentation des ventes de terrains à la sauvette ou sous seing privé (sans passer par un notaire ou sans l’aval de la communauté. Quand une terre Sawa sort définitivement du patrimoine familial de manière légale, il devient impossible pour le chef d’intervenir par la suite.
En combinant un formalisme administratif rigide pour l’affaire Grand Moulin et une modernisation de la gestion foncière par les autorités traditionnelles, la communauté Sawa s’assurera que sa voix, ses prérogatives et ses terres ne soient plus jamais surprises par les décisions de administratives arbitraires.


