Peuple Sawa : Disons-nous la vérité sans passion.

Pourquoi, comment certaines personnes continuent-elles à apporter leur soutien à certains chefs devenus les principaux acteurs du déclin de leur communauté ?

C’est une question particulièrement complexe et sensible, qui touche au cœur des dynamiques socio-politiques et identitaires du littoral camerounais. Ce qui est décrit ici, la tension entre la préservation du patrimoine (notamment foncier), l’exercice d’une gouvernance perçue comme autoritaire ou exclusive, et le comportement des cercles de soutien, traverse de nombreuses chefferies traditionnelles en période de mutation économique rapide.​

Pour analyser l’attitude de ceux qui apportent un « soutien inconditionnel » à ces dirigeants, malgré les critiques de la communauté, on peut dégager trois grilles de lecture .

1. La rationalité économique et la précarité (Le court-termisme)​

Dans un contexte économique souvent difficile, la survie ou le positionnement social à court terme l’emportent parfois sur la vision communautaire à long terme.​ La politique du « ventre » : Pour certains, s’aligner sur le chef, qui détient encore un pouvoir d’attribution, d’influence ou de médiation avec les élites politiques et économiques modernes, est une stratégie de subsistance ou d’enrichissement rapide.​. L’effet d’opportunité : La liquidation foncière génère des flux financiers immédiats. Ceux qui gravitent autour de ces transactions (intermédiaires, facilitateurs, défenseurs publics) en tirent des bénéfices directs, préférant une « part du gâteau » tout de suite plutôt que la préservation d’un patrimoine collectif abstrait.​

2. Le clientélisme et le besoin de légitimité

​Le soutien inconditionnel est rarement gratuit ; il s’inscrit souvent dans un système de donnant-donnant (clientélisme).​. L’achat de protection ou de privilèges : En se faisant les boucliers d’un chef contesté, ces acteurs s’assurent des faveurs, des titres honorifiques (notabilités) ou des passe-droits.​L’instrumentalisation politique : Parfois, ces soutiens proviennent d’élites extérieures à la tradition mais puissantes dans l’appareil d’État ou le monde des affaires. Ils soutiennent un chef affaibli ou contesté parce qu’un chef dépendant de leurs faveurs est plus facile à manipuler pour asseoir leur propre influence locale.​

3. Le piège de la « solidarité de façade » face à l’extérieur

​Il existe aussi un biais psychologique et identitaire. Dans certaines communautés Sawa, même si l’on est conscient des dérives d’un chef, il existe une peur viscérale que la contestation publique n’affaiblisse toute la communauté face aux autres groupes ethniques ou face à l’État.​. Le réflexe de la citadelle assiégée : Certains soutiennent le chef non pas par amour pour sa gestion, mais par peur du vide ou de l’anarchie. Ils pensent, souvent à tort, que « laver le linge sale en public » ou destituer moralement un chef revient à fragiliser l’identité Sawa globale dans le jeu politique camerounais.

​Mais en réalité, ceux qui soutiennent ces dérives par intérêt personnel agissent souvent en accélérateurs de la déchéance patrimoniale. En sacrifiant les leviers de la puissance future de la communauté (la terre) pour des gains immédiats, ils participent à ce que les sociologues appellent une « crise de responsabilité historique ». Ils transforment une institution millénaire, censée être un bouclier pour le peuple, en un simple comptoir commercial et politique.

Jean Richard NDOUMBE