Célébration de la femme chez les Sawa

De nos jours , les Sawa comme tous les autres peuples de la terre, célébrent de différentes manières la fête des mères. Mais avant l’instauration de cette journée comment honorait-on la femme chez les Sawa?

Il n’existait pas chez les Sawa de « fête des mères » au sens moderne, c’est-à-dire une journée civile fixe dans le calendrier pour offrir des cadeaux et dire à nos mères tout l’amour que nous avions pour elles. Cependant, la maternité et la figure de la mère ne se célébraient pas un seul jour par an, elles étaient sacralisées de manière continue à travers des rituels de naissance, des structures sociales et des symboles spirituels.


​Voici comment la figure de la mère était honorée et célébrée dans la tradition Sawa

Le rituel de la célébration de la nouvelle mère

Lorsqu’une femme Sawa mettait au monde son premier enfant, elle entrait dans une période de transition majeure. Ce n’était pas une simple naissance, c’était la naissance d’une Mère. S’en suivait alors:
​L’isolement et les soins : La jeune maman était choyée, massée à l’huile de palmiste et nourrie de repas traditionnels enrichis (comme le ndolè, le eru, le bélembé, les béwolés ou des bouillons spécifiques) par les femmes plus âgées de la communauté . Souvent sa propre mère ou sa belle-mère qui quittait son foyer pour aller prendre soin d’elle ou encore qui l’accueillait dans le sien.
La sortie publique : À la fin de cette période qui pouvait durer plusieurs semaines à quelques mois, une grande fête communautaire était organisée pour sa sortie. La communauté se réunissait pour chanter, danser, et la parer de ses plus beaux atours. On célébrait sa victoire car le fait d’avoir donné la vie sans y perdre la sienne était considéré comme une victoire. On célébrait en même temps, son nouveau statut de pilier de la lignée.

Le lien sacré avec l’Eau et le culte du Jengu


​La cosmogonie des Sawa de la côte est profondément aquatique et le lien entre la femme, la fertilité et l’eau y est fondamental.
​Les Miengu (pluriel de Jengu) esprits de l’eau vénérés par les Sawa sont très souvent perçues comme féminines, protectrices et dispensatrices de fertilité.
​Demander la bénédiction des Miengu pour concevoir un enfant mettait la future mère au centre d’une relation mystique directe avec les ancêtres et les esprits du fleuve ou de l’océan. Une mère accomplie était vue comme une bénédiction vivante de ces divinités aquatiques.

Le tenue vestimentaire


Le Kaba Ngondo, symbole d’élégance et de respect.
​Même si le vêtement a évolué avec l’histoire, notamment sous l’influence des missionnaires, cette grande robe ample et majestueuse est devenue l’emblème de la femme et de la mère Sawa.
​Lors des grandes assemblées traditionnelles des peuples Sawa, les femmes vêtues de leurs Kabas multicolores n’exhibent pas seulement une tenue, elles affichent la dignité, l’autorité morale et le respect dus aux mères de la communauté. Pendant ces festivités, bien que le culte soit dirigé par les hommes initiés, la place de la femme comme gardienne du foyer et de la transmission culturelle est célébrée publiquement.


La véritable esthétique des peuples Sawa

Remonter le temps avant l’apparition du Kaba au milieu du XIXe siècle popularisé par la femme du missionnaire britannique Alfred Saker, qui s’écriait « Cover it all ! », mot que les Duala, membres de la communauté Sawa, ont transformé en Kaba, c’est plonger dans la véritable esthétique originelle des peuples Sawa.
​Avant les tissus industriels importés, le rapport au corps, à la nudité et à l’habillement était radicalement différent et dicté par le climat tropical, la vie fluviale et les statuts sociaux.

Le pagne d’écorce battue et de fibres


​Le textile roi dans la forêt littorale avant l’accès aux tissus en coton via l’arrivée des missionnaires et le commerce côtier était l’écorce de bois battue, souvent issue d’arbres de la famille du ficus ou des moracées.
​Le travail de l’écorce : Les artisans prélevaient la fine couche située entre le bois et l’écorce externe, la trempaient, puis la battaient longuement avec des maillets en bois rainurés pour l’assouplir et l’étirer jusqu’à obtenir un tissu souple et feutré.
Le drapé féminin : Les femmes portaient ce tissu sous forme de pagne court, noué autour de la taille, qui descendait généralement jusqu’aux cuisses ou aux genoux. Le haut du corps restait nu, ce qui était parfaitement naturel et fonctionnel pour la vie quotidienne, la pêche, l’agriculture et le climat humide du littoral.
​Les jupes de fibres : Pour certaines cérémonies rituelles notamment celles liées au culte des Miengu, les femmes et les initiées portaient des jupes faites de fibres de raphia ou de roseaux séchés, qui bruissaient au rythme des danses rituelles comme l’Essèwè.

Le corps comme oeuvre d’art chez les Sawa


Peintures esthétiques
​Puisque le vêtement de tissu couvrait peu le corps, la peau elle-même devenait le support de l’identité, du statut social et de la célébration. Une mère ou une femme d’élite ne se distinguait pas par la longueur de sa robe, mais par les parures de son corps.
​Le fard rouge : Extrait d’un bois précieux le padouk. Cette poudre rouge vif était mélangée à de l’huile de palmiste ou de l’eau. Les femmes s’en enduisaient la peau, particulièrement lors des rituels de naissance ou de mariage. Le rouge symbolisait chez le Sawa la vie, le sang de la lignée, la fertilité et la protection spirituelle.
​Le Kaolin : L’argile blanche était utilisée pour dessiner des motifs géométriques et rituels sur les bras, le visage et le torse. Lors des rites de fertilité liés à l’eau, le blanc rappelait le Sawa, le monde invisible des esprits aquatiques (Miengu) et la pureté.


​Les scarifications esthétiques Les motifs géométriques délicatement incisés sur l’abdomen, le dos ou le visage marquaient les étapes de la vie d’une femme : Puberté, mariage, première maternité. Ils racontaient son histoire et sa force, car endurer ces rituels sans faiblir était une marque de grand courage.


Les parures de prestige chez les Sawa

Coquillages, perles et métaux.
​Pour honorer une femme ou marquer son autorité au sein de la communauté, on comptait sur les accessoires et les parures, qui constituaient une véritable richesse matérielle.
Les Cauris et les coquillages Ramassés sur les plages ou issus des circuits d’échanges, ils étaient tressés dans les cheveux ou cousus sur les ceintures de cuir ou d’écorce.
​Les colliers de perles de verre et de corail Avant même la colonisation à grande échelle, le commerce maritime, avec d’autres peuples côtiers ou les premiers navigateurs, permettait d’acquérir de lourds colliers de perles qui s’empilaient autour du cou des femmes de notables.
Les bracelets de bronze, de cuivre ou de fer Portés aux poignets mais surtout aux chevilles, ces lourds anneaux métalliques tintaient lorsque la femme marchait ou dansait, signalant sa présence et son rang d’épouse ou de mère respectée.

L’impact de la transition avec l’arrivée des missionnaires chez les Sawa



Lorsque les missionnaires chrétiens ont imposé le Kaba, ils ont banni ces pratiques (peintures corporelles, scarifications, nudité du haut du corps) jugées « païennes ». L’intelligence des femmes Sawa a été de s’approprier cette longue robe informe pour en faire, au fil des générations, un chef-d’œuvre de l’élégance africaine. Mais dans la mémoire Sawa, la dignité de la mère préexistait largement au tissu. Elle se lisait à même la peau, parée de rouge et portée par la force des parures rituelles.
Si le calendrier occidental a apporté une date unique en mai ou juin, la tradition Sawa, elle, préférait célébrer la mère de manière événementielle et existentielle. Chaque maternité réussie était une fête collective, et chaque mère restait, de son vivant jusqu’à son passage au statut d’ancêtre, une figure sacrée connectée aux forces de l’eau et de la vie.

Jean Richard Ndoumbé