Un défi pour le peuple Sawa

La problématique du « Vivre Ensemble » est une question délicate qui touche au cœur des tensions identitaires et sociales du Cameroun contemporain. Le peuple Sawa, gardien de la côte et porte d’entrée historique du pays, se retrouve effectivement à la croisée des chemins entre une tradition d’ouverture et une nécessité de survie sociopolitique.
1. L’hospitalité comme « piège » démographique
Le « Vivre ensemble », prôné comme un idéal national, se heurte souvent à la réalité du terrain dans les zones littorales. L’urbanisation galopante de Douala par exemple, poumon économique, a attiré des populations de toutes les régions. En ouvrant leurs terres pour favoriser le développement, les chefs et familles Sawa sont devenus, dans certains quartiers, numériquement minoritaires. DE fait, ce qui était autrefois une marque de prestige et de générosité est aujourd’hui perçu par une partie de la jeunesse Sawa comme une dépossession silencieuse. Ce que nous appellerons ici, le paradoxe de l’accueil.
2. Le front brûlant du foncier
La terre n’est pas qu’un actif financier ; elle est le socle de la culture Sawa liée à l’eau et aux ancêtres. La perte d’influence résulte pour une large part, des ventes massives de terrains, parfois consenties pour des besoins immédiats. Ce qui a réduit l’espace vital des communautés autochtones. Les conflits d’usage s’y sont ajoutés. Entre l’expansion industrielle, les projets étatiques et l’habitat spontané des allogènes, le peuple Sawa craint de devenir « étranger sur sa propre terre ».
3. La représentation politique :
Le défi du nombre. En démocratie, le poids électoral est corrélé à la démographie. C’est ici que le bât blesse avec la menace de l’effacement. Si le vote est purement communautaire, les Sawa risquent de perdre le contrôle des mairies et des sièges de députés dans leurs propres fiefs historiques.
Le débat sur l’autochtonie nourrit des revendications pour des quotas ou des protections juridiques spécifiques, créant une tension directe avec le concept de citoyenneté mobile où « tout Camerounais est chez lui partout ». Il faut cependant bien noter car cela à son importance, que le concept du « Vivre ensemble » est souvent perçu comme une injonction qui s’exerce au détriment des populations hôtes.
Les enjeux pour l’avenir sont nombreux. Le peuple Sawa ne semble pas « coincé » de manière irrémédiable, mais il est en phase de réappropriation identitaire. Pour sortir de cette tenaille, deux leviers sont souvent évoqués :
A- La modernisation du foncier : Passer d’une vente de survie à une gestion patrimoniale (bail emphytéotique plutôt que vente totale).
B- Le dialogue intercommunautaire : Redéfinir un contrat social où l’intégration des « allogènes » respecte la préséance culturelle et symbolique des hôtes.
La décentralisation comme solution?
La décentralisation aurait pu apparaître comme une solution. Mais en réalité, il y a un fossé béant entre la lettre de la loi et la réalité du terrain.
Le cadre législatif camerounais, notamment le Code Général des Collectivités Territoriales Décentralisées, mentionne la protection des « minorités » et la prise en compte de l’autochtonie. Pourtant, dans la pratique, le rouleau compresseur des enjeux électoraux et la machine des partis politiques semblent souvent ignorer ces spécificités.
Les mécanismes de ce décalage
Plusieurs facteurs expliquent pourquoi ces sièges « réservés » ou attendus échappent aux populations Sawa.
1- Le poids des investitures : Les partis politiques nationaux privilégient souvent le « poids électoral » ou financier d’un candidat. Si un allogène a une base militante plus large ou des moyens de campagne supérieurs, le parti peut être tenté de le choisir au mépris des équilibres sociologiques locaux.
2-L’imprécision juridique : La loi parle de « représentativité », mais elle définit rarement des quotas stricts ou des mécanismes de sanction en cas de non-respect. En l’absence de « verrous » juridiques clairs, c’est la loi du plus fort ou celle du nombre qui l’emporte.
3-La passivité de l’État : En tant qu’arbitre, l’État se retrouve dans une position schizophrène. Il doit garantir l’unité nationale (le « partout chez soi ») tout en protégeant les droits des autochtones. Dans le doute, le statu quo administratif l’emporte souvent sur la revendication identitaire.
Une fragilisation du pacte social
Cette situation crée un sentiment de frustration profonde qui peut mener à certaines situations.
A – Le repli identitaire : Une radicalisation des discours pour protéger ce qui reste du patrimoine.
B- L’abstention politique : Un désintérêt des Sawa pour les urnes, estimant que le jeu est « pipé » d’avance par le poids démographique des autres communautés.
C- L’insécurité foncière : Une méfiance accrue envers les investisseurs extérieurs, perçus non plus comme des partenaires, mais comme des agents d’une « colonisation intérieure ».
À souligner pour lever tout voile de tribalisme par ces temps où certains voient le tribalisme dans chaque revendication identitaire, que l’enjeu n’est pas d’exclure les allogènes qui contribuent aussi à la richesse de la région, mais de trouver un mécanisme de co-gestion où l’hospitalité Sawa n’aboutit pas à leur propre effacement socio-politique.
Dans un tel contexte, comment protéger les droits des autochtones (ici les Sawa) sans créer une citoyenneté à deux vitesses qui violerait le principe constitutionnel d’égalité ?
Si l’on s’oriente vers une réforme stricte du Code Électoral pour répondre à l’asphyxie démographique des populations hôtes, plusieurs pistes techniques pourraient être explorées :
1. Le « Verrouillage » des têtes de listes
Actuellement, les partis composent leurs listes selon des calculs de représentativité souvent flous. Une réforme pourrait imposer que, dans des circonscriptions historiquement et culturellement définies comme « terroirs autochtones » :
La tête de liste (maire, député ou président de région) soit obligatoirement issue de la communauté autochtone.
Le panachage obligatoire : Les listes suivantes devraient refléter un équilibre strict entre autochtones et allogènes pour garantir que personne ne soit exclu du développement local.
2. La création de « Circonscriptions Spéciales »
À l’instar de ce qui se fait dans certains pays pour les minorités ethniques (comme en Nouvelle-Zélande pour les Maoris ou dans certains pays d’Europe de l’Est) :
L’État pourrait créer des sièges réservés au Parlement ou dans les conseils municipaux, uniquement accessibles aux candidats autochtones, indépendamment du poids démographique actuel. Cela garantirait une voix Sawa constante, même si la ville de Douala doublait encore de population.
3. Le renforcement du rôle des « Grands Électeurs »
Pour les scrutins indirects (Sénatoriales, Régionales) :
Accorder un poids plus important ou un droit de veto aux chefs traditionnels (Chefs de 1er et 2ème degré) sur les questions touchant au patrimoine foncier et culturel. Cela transformerait les chefs Sawa en véritables gardiens institutionnels plutôt qu’en simples auxiliaires administratifs.
4. Le critère de la « Résidence Longue » pour l’éligibilité
Pour éviter que des candidats « parachutés » ou installés trop récemment ne s’emparent des leviers de pouvoir :
Allonger la durée de résidence effective requise pour se présenter à une élection locale. Cela obligerait les allogènes à une intégration sociologique réelle avant toute prétention politique, garantissant une meilleure connaissance des enjeux du peuple hôte.
Le risque : Le « Tribalisme institutionnel »
Le danger de ces réformes est qu’elles pourraient être perçues comme une exclusion des autres Camerounais. L’État doit donc naviguer entre deux écueils:
D’un côté : Le risque d’explosion sociale si les Sawa se sentent totalement spoliés
De l’autre : Le risque de frustration des populations allogènes qui paient leurs impôts et contribuent à l’économie locale, mais se verraient limitées dans leurs droits politiques.




