
Eboa Lotin incarnait pour le peuple Sawa, l’élégance morale et l’esprit de résilience. Malgré son handicap, il a parcouru le monde et représenté le Cameroun avec une dignité immense. Pour le peuple Sawa, il est celui qui a élevé une de leurs langues, le douala, au rang de poésie universelle.
On ne peut pas parler de la musique Sawa sans s’incliner devant le génie d’Eboa Lotin. Si Nelle Eyoum est le père du Makossa, Eboa Lotin en est sans aucun doute le plus grand poète et philosophe.
C’était un artiste hors norme : autodidacte, physiquement fragile (marqué par une paralysie d’une jambe due à un vaccin mal administré dans son enfance), mais doté d’une voix de velours et d’un jeu de guitare d’une finesse absolue.
Eboa Lotin restera unique dans la culture Sawa :
1. Un style à part : Le « Makossa de chambre »
Contrairement au Makossa électrique et tonitruant fait pour les clubs, Eboa Lotin pratiquait un style plus acoustique, intimiste, presque mélancolique.
Sa musique est un mélange de blues africain, de rythmes traditionnels Sawa et d’une influence de la variété française (notamment Brassens, qu’il admirait pour ses textes).
2. Des textes qui sont des leçons de vie
Eboa Lotin ne chantait pas pour ne rien dire. Chaque chanson est une fable sociale. Parmi ses plus grands chefs-d’œuvre, on trouve :
»Matumba Matumba » : Une critique acerbe du tribalisme. Il y prône l’unité nationale, expliquant que nous sommes tous frères malgré nos origines.
»Besombe » : Un conseil aux jeunes sur la patience et le travail.
»Mba na mbe » : Une chanson poignante sur la solitude et l’ingratitude humaine.
3. « Besua » : Son plus grand succès
Si vous ne devez écouter qu’une chanson, c’est celle-ci. C’est l’hymne à l’amour et à la réconciliation. C’est dans ce titre qu’on ressent toute la douceur de la langue Douala. Il y raconte les déboires d’un couple avec une humanité qui touche encore toutes les générations aujourd’hui.
Lanceur d’alerte avant-gardiste, éveilleur des consciences, poète et philosophe, son œuvre parle d’elle même. Pour bien comprendre l’âme d’Eboa Lotin, il faut se pencher sur son chef-d’œuvre absolu : Mbemb’a mota sawa.
C’est une chanson qui traite des tribulations, des lamentations de l’Homme Sawa, un des thèmes très chers à la philosophie Sawa.
Pourquoi ces vers sont-ils puissants ?
L’image de la maison propre cher à Eboa Lotin reflète l’hospitalité chez les Sawa. Recevoir quelqu’un est un honneur. En disant qu’il a « lavé ses vêtements et rangé sa maison », comme Eboa Lotin le fait sur ces chanson, il exprime le fait qu’il s’est préparé à accueillir l’autre, à lui ouvrir son cœur et son foyer.
La vacuité en autre terme qui lui est cher. Le refrain « E titi sésé » (Ce n’est rien) souligne que la richesse matérielle ou l’apparence ne valent rien sans la chaleur humaine et la sincérité des relations.
L’ironie Sawa : Il y a une sorte de tristesse élégante dans sa voix. Il ne crie pas sa douleur, il la constate avec une dignité presque aristocratique.
Un autre exemple : « Besua » (La Réconciliation)
Dans cette chanson plus joyeuse, il chante :
»Besua bé ma bwé, ndé muto a ma sangwa »
(Les querelles tuent, mais c’est la femme qui apporte la paix/la clarté).
Ici, il rend hommage au rôle central de la femme dans la stabilité du foyer et de la communauté Sawa. Il utilise le mot « Besua » qui désigne ces petites disputes de couple qui, si on n’y prend pas garde, finissent par empoisonner la vie.
Comment l’écouter aujourd’hui ?
Si vous écoutez ces titres sur une plateforme, faites attention à la guitare. Eboa Lotin avait une technique de « picking » (jouer les cordes une à une) très précise. Contrairement au Makossa moderne qui est très chargé en basses, chez lui, c’est la mélodie de la guitare qui porte le message, comme si l’instrument parlait lui aussi le Douala.
C’est cette simplicité apparente qui cache une grande complexité technique qui fait de lui le poète par excellence de la musique camerounaise.
Jean Richard Mody Ndoumbé




