
Affaire Bonateki
Alors que le canton Deido tangue sous les vagues d’une crise administrative et identitaire sans précédent, les dignitaires de premier degré brillent par une absence politique et morale qui interroge.
Analyse d’un retrait aux airs de renoncement.
C’est une image qui restera gravée dans les annales des tensions coutumières de la capitale économique : d’un côté, une autorité administrative (le sous-préfet de Douala 1er) tentant d’imposer une reconfiguration territoriale ; de l’autre, des chefs de 3ème degré haranguant la populations autochtones, boucliers humains d’une communauté Sawa debout pour protéger l’intégrité de son patrimoine historique à Bonateki.

Mais au-dessus de ce tumulte de rue et de ces joutes de prétoires administratifs, un grand vide. Une absence textuelle, physique et symbolique : celle des chefs traditionnels de 1er degré.
Si, comme l’écrivait l’autre, le silence face à l’injustice s’apparente à de la lâcheté, quelle sentence l’histoire réservera-t-elle à cette haute aristocratie coutumière, manifestement confinée dans une posture de spectatrice ?
La base au front, le sommet au balcon.
Dans ce bras de fer, la répartition des rôles a de quoi surprendre. Ce sont les chefs de 3ème degré — ceux-là mêmes qui vivent au quotidien les pulsations, les colères et les angoisses de la population — qui ont dû monter au filet. Ce sont eux qui ont fait face aux velléités de morcellement reprochées à l’autorité préfectorale.
Pendant que la base transpirait sous le soleil de Douala, les chefs de 1er degré, théoriquement garants ultimes de la cohésion des grands cantons, sont restés d’une prudence de Sioux. Cette distance, que beaucoup au sein des communautés qualifient déjà d’aveu d’impuissance, trahit une fracture profonde dans l’appareil traditionnel camerounais.
Des trônes fragilisés par les crises internes et l’opacité.
Pour comprendre cette tétanie des sommets, il ne faut pas seulement regarder vers l’administration, mais aussi observer les fissures qui minent l’intérieur même de ces grands palais. Plusieurs chefferies de premier degré de la région traversent des crises de légitimité internes aiguës. Entre successions contestées, contestations dynastiques qui s’éternisent et manque criant de transparence dans la gestion du patrimoine communautaire, certains chefs s’installent sur des trônes de verre.
Ces batailles d’héritiers et cette opacité managériale créent une vulnérabilité mortelle. Un chef contesté par sa propre famille ou ses notables est un chef affaibli, qui sait que son maintien au pouvoir ne tient plus qu’à un fil : l’homologation de l’administration. Dans ce contexte, lever la voix contre un sous-préfet, c’est prendre le risque de voir le ministère de l’Administration Territoriale (MINAT) exhumer un vieux dossier de succession ou prêter une oreille attentive aux dissidents du palais.
La peur viscérale du lâchage administratif
Devenus, par la force des décrets, de simples « auxiliaires de l’administration », ces hauts dignitaires se retrouvent pris au piège d’une double allégeance impossible. Mais quand le trône est déjà fragilisé par des contestations internes, la balance penche inévitablement du côté du pouvoir central.
La peur d’être lâché par la tutelle étatique paralyse toute velléité de résistance morale. Le pouvoir de Yaoundé sait parfaitement instrumentaliser ces faiblesses : une suspension d’indemnités, un rapport préfectoral défavorable ou la reconnaissance subtile d’une branche rivale suffisent à faire rentrer n’importe quel monarque dans le rang. Face au cas Bonateki, l’intérêt supérieur du peuple Sawa a donc été sacrifié sur l’autel de la survie politique individuelle.
En laissant les « petites » chefferies et les populations essuyer les plâtres de la confrontation directe, le premier degré n’évite pas la compromission ; il l’endosse passivement. Empêtrés dans leurs propres crises de gouvernance et terrorisés par l’idée de perdre l’onction administrative, ces leaders risquent de n’être plus que les gardiens de palais désertés par la légitimité populaire.

